En octobre 1632, à Aix, le savant Nicolas-Claude Fabri de Peiresc prépare un envoi. Il écrit à un correspondant qu’une étoffe l’a tracassé : « L’indiene dont vous sçavez que j’estois en peine, m’avoit esté envoyée de Marseille. » Il précise qu’il l’a rangée dans une boîte, « la boitte mesme où j’ay faict mettre l’indienne pour la mieux conserver ». Le mot est là, sur une étoffe qu’on range avec soin.
Une indienne dans une boîte
Le Trésor de la langue française date justement de cette correspondance la première attestation connue du mot. Une indienne est une cotonnade peinte, teinte ou imprimée, produite d’abord en Inde, en Perse et dans l’Empire ottoman, puis imitée en Europe. En 1762, l’Académie française définit encore la perse comme une « Belle toile peinte qu’on nous apporte de Perse ». Le nom dit l’origine lointaine, pas le lieu où l’on finira par l’imprimer.
C’est tout le sujet de ce dossier. Le tissu qu’on dit provençal est né d’une imitation. C’est à Marseille que l’Europe a appris, la première, à imprimer des cotonnades à la façon de l’Orient ; c’est le royaume qui les a interdites ; et ce sont souvent des manufactures lointaines qui ont imprimé les indiennes que la Provence portait. L’emblème est venu du goût, pas du lieu de fabrication.
Marseille, 1648 : un cartier et un graveur
En juin 1648, d’après les actes notariés retrouvés par l’érudit Hyacinthe Chobaut, un fabricant de cartes à jouer, Benoît Ganteaume, s’associe à un graveur, Jacques Baville, pour produire des indiennes. L’association ne dure que six mois. Elle n’en constitue pas moins, pour les historiens Olivier Raveux et Gillian Crosby, le plus ancien atelier d’indiennes connu en Europe. Olivier Raveux précise que Ganteaume est habitué à imprimer avec des moules en bois.
Le modèle n’est pas d’abord l’Inde. Marseille, port franc depuis l’édit de mars 1669, commerce avec le Levant, et c’est lui qu’on copie. En 1672, deux Arméniens sont engagés pour « peindre d’indiane de la façon du Levant et de Perse ». Selon Olivier Raveux, un indienneur arménien arrivé de Constantinople, Dominique Ellia, s’était installé vers 1669, et ces artisans apportent la maîtrise d’un rouge solide ; Gillian Crosby doute, elle, que leur savoir ait été si supérieur à celui des ateliers déjà en place.
Le geste, appris d’Orient
Faire une indienne, ce n’est pas poser de la couleur sur une toile, c’est la faire entrer dans la fibre. Selon Olivier Raveux, le rouge vient de la garance fixée par un mordant, l’alun, et le bleu de l’indigo. Longtemps, le vert s’obtient en posant au pinceau du bleu sur un jaune déjà teint. D’autres pièces sont teintes « à la réserve » : on protège le dessin à la cire avant de plonger la toile dans une cuve d’indigo.
L’Europe aimera se raconter qu’elle a inventé l’impression à la planche. L’historienne Aziza Gril-Mariotte montre que cette idée est une vision erronée, née de la volonté d’affirmer une suprématie technique sur l’Orient. Au XVIIe siècle déjà, le voyageur Jean de Thévenot rapporte que ces toiles, dont « la plupart se font aux Indes », se font aussi en Perse, où l’on marque les fleurs « avec un moule barbouillé de couleurs ». Elle rappelle aussi que la lettre du père Cœurdoux du 18 janvier 1742, sur les teintures de l’Inde, « présente une synthèse d’explications données par des ouvriers indiens de Pondichéry ».
1686 : le royaume brise les moules
Le succès inquiète. Le 26 octobre 1686, à Fontainebleau, un arrêt du Conseil d’État ordonne que les fabriques qui peignent les toiles de coton cessent, et que leurs moules soient « rompus & brisez », à peine de trois mille livres d’amende. Le texte invoque « plusieurs millions » sortis du royaume et le déclin des manufactures de soie, de laine, de lin et de chanvre. Ce n’est pas un édit, mais un arrêt, et il n’interdit pas encore de porter ces toiles.
Marseille résiste. En 1688, l’intendant Lebret écrit que la ville, par son port franc, « doit être considérée à cet égard comme une ville étrangère ». Un nouvel arrêt du 1er février 1689 répète pour tout le royaume l’ordre de briser les moules ; selon Olivier Raveux, Marseille doit alors cesser de produire, tandis que l’historien Victor-Louis Bourrilly situe la mise au pas de ses importations en 1691. Le 13 juillet 1700, un nouvel arrêt interdit cette fois de « porter » des toiles peintes, sous peine de confiscation des habits.
Le 10 juillet 1703, un arrêt confirme les franchises du port de Marseille. Selon Olivier Raveux, la ville y retrouve le droit de fabriquer des indiennes ; Bourrilly et Crosby n’y lisent que la confirmation du port franc et du commerce des toiles du Levant. Le fait sûr est ailleurs : jusqu’aux années 1750, Marseille reste la seule place d’indiennage du royaume, et ses toiles restent interdites dans le reste de la France. À côté, Avignon, terre du pape, échappe à la prohibition et accueille des indienneurs, jusqu’au concordat de 1734 qui leur défend de peindre et d’imprimer.
Galères, peste et colère
Les peines montent. L’édit de juillet 1717 envoie aux galères à perpétuité ceux qui introduisent des toiles peintes à main armée, et condamne à trois mille livres d’amende le marchand chez qui on les trouve. En octobre 1720, la peste change la nature de la menace : un arrêt interdit, « sous peine de la Vie », d’introduire et même d’acheter les étoffes du Levant, des Indes et de la Chine, « Et des Etoffes fabriquées dans la Ville de Marseille », parce qu’elles sont « tres capables de conserver & de repandre un mauvais air ». L’édit d’octobre 1726 punit de mort l’introduction en bande armée, et du fouet et de la marque au fer le porteur sans arme qui ne peut payer l’amende.
La Provence, pourtant, s’habille d’indienne. En octobre 1736, les consuls de Toulon écrivent que « les trois quarts de nos habitans n’ont uniquement que des indiennes pour se couvrir ». À Aix, le 18 du même mois, selon Bourrilly qui cite les archives de l’intendance, une émeute « faillit éclater » : des agents venus verbaliser des femmes vêtues d’indiennes sont « chargés de pierres par plus de six cents personnes ». Le contrôleur général répond : « le Roy veut estre obéi ». Le même historien relève des ateliers clandestins saisis à Toulon et à Aix en 1749, à Eyguières en 1756, à Aubagne en 1758.
1759 : permis de peindre et d’imprimer
Le 5 septembre 1759, un arrêt du Conseil et des lettres patentes rouvrent le royaume aux toiles peintes, en reconnaissant « la difficulté d’arrêter l’introduction » et l’inconvénient de priver les sujets « les plus pauvres » d’habits bon marché. Des sursis suivent, puis les lettres patentes du 28 octobre 1759 tranchent : « PERMETTONS de peindre & imprimer les Toiles de lin, de chanvre & de coton ». La prohibition a duré soixante-treize ans.
La levée ne profite pas à Marseille, dont les fabriques ferment ou partent. Les grandes aventures sont ailleurs ou juste avant. Le Suisse Jean-Rodolphe Wetter, qui a demandé un privilège en 1744, imprime à Saint-Marcel dès 1745 et y emploie en 1746 « plus de 120 personnes ». Il fonde en 1757, avec des associés, une compagnie à Orange, principauté réunie au royaume et rattachée au Dauphiné, qui n’est donc pas en Provence ; le salon peint par Rossetti de 1764 à 1765 y montre la fabrication. À Aix, Sibillon s’installe en 1758, et les frères Gignoux impriment sur l’Arc.
| Date | Nature | Ce qu’il décide |
|---|---|---|
| 26 oct. 1686 | arrêt du Conseil | fabriques fermées, moules brisés, 3 000 livres |
| 1er févr. 1689 | arrêt du Conseil | moules à briser dans tout le royaume (lu dans un résumé imprimé de 1700) |
| 13 juil. 1700 | arrêt du Conseil | défense de porter des toiles peintes |
| 10 juil. 1703 | arrêt du Conseil | franchises de Marseille confirmées (lu dans un résumé imprimé de 1720) |
| juil. 1717 | édit | galères à perpétuité à main armée, 3 000 livres pour le marchand |
| 11 oct. 1720 | arrêt du Conseil | peine de mort, étoffes de Marseille comprises, pendant la peste |
| oct. 1726 | édit | mort pour les bandes armées, fouet et marque |
| 11 mars 1734 | concordat | Avignon et le Comtat cessent de peindre et d’imprimer (copie publiée en 1887) |
| 5 sept. 1759 | arrêt et lettres patentes | entrée des toiles peintes rouverte |
| 28 oct. 1759 | lettres patentes | permission de peindre et d’imprimer |
Ce que les indiennes ont coûté
Cette histoire a un envers. Le savoir-faire, on l’a vu avec Aziza Gril-Mariotte, a été recueilli auprès des artisans de l’Inde, puis présenté comme une conquête européenne. Les Arméniens venus travailler à Marseille ont été écartés : selon Olivier Raveux, le commerce de la soie leur est interdit en octobre 1687 et « la quasi-totalité de la colonie disparaît » ; Gillian Crosby rattache plutôt leur départ à la taxe frappant le commerce du Levant en 1706.
Et l’indienne a servi à acheter des êtres humains. L’historien Gilbert Buti rappelle que Marseille, à l’inverse de Nantes, s’est peu tournée vers la traite : 39 navires armés pour les côtes de Guinée et d’Angola de 1698 à 1782, puis 77 de 1783 à 1793, vers ces mêmes côtes et celles d’Afrique orientale. Mais les toiles peintes figurent parmi les marchandises d’échange, et le texte royal de 1759 vise expressément les toiles « pour le commerce des Isles & pour celui de Guinée », jusque dans les armements faits à Marseille. Selon Olivier Raveux, la ville fournit en indiennes de traite Bordeaux, La Rochelle et Nantes, sans qu’aucun document n’en mesure le volume. À Nantes, selon Krystel Gualdé, dans le Dictionnaire de Nantes, les toiles imprimées représentent au moins la moitié de la valeur d’une cargaison de traite.
Du jupon au musée
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les Provençales portent l’indienne en caraco, en jupon piqué, en mouchoir. Mais d’où venaient ces toiles ? L’historienne Aziza Gril-Mariotte relève que les indiennes imprimées à Marseille et à Aix sont extrêmement rares dans les collections, que beaucoup venaient de Jouy, d’Alsace ou de l’étranger, et que la volonté de magnifier la culture provençale a conduit à taire leur provenance. Elle cite le témoignage de Gottlieb Widmer : on avait fabriqué à Jouy, pendant la Terreur, des fonds bronze « spécialement destinés à la consommation provençale ».
Le costume devient ensuite patrimoine. Selon le Museon Arlaten, Frédéric Mistral lance la collecte en 1896. Le musée est inauguré le 21 mai 1899, puis installé au palais de Laval en 1909. Le 17 mai 1903, la première Festo Vierginenco, imaginée par l’avocat Dauphin, réunit au musée de jeunes Arlésiennes pour les encourager à reprendre le costume qu’on ne portait plus guère. Le musée rappelle lui-même que, sous le régime de Vichy, il fut « impliqué dans la propagande ». Au XXe siècle, écrit Olivier Raveux, l’indienne devient un tissu relevant du folklore.
Deux maisons, un même héritage revendiqué
Deux maisons de la région de Tarascon se réclament aujourd’hui de cette histoire. Selon Souleiado, son origine remonte à une manufacture fondée à Tarascon en 1806, et la marque naît en 1939. Selon Les Olivades, un imprimeur genevois, Léonard Quinche, ouvre en 1818 une fabrique d’indiennes à Saint-Étienne-du-Grès. Chacune revendique l’héritage de l’indiennage marseillais. Ce dossier n’a pas à trancher entre elles.
Des étoffes aux murs : une parenté, pas une lignée
On lit souvent que le papier peint descend de l’indienne. Bernard Jacqué, historien du papier peint, est plus précis : les deux partagent le motif répété et la planche de bois gravée, mais l’indienne relève de la teinture, le papier peint d’une impression de surface, et leurs formats interdisent d’employer les mêmes planches. Les liens établis sont d’hommes et de capitaux. Selon Jacqué, c’est un indienneur de Mulhouse, Jean-Jacques Dollfus, qui lance en 1790 l’affaire de papiers peints d’où sortira la maison Zuber, celle de notre histoire du papier peint panoramique. Selon Olivier Raveux, le coloriste Pierre Pignet passe d’Orange à Vizille, chez les Périer, qui font à la fois papiers peints et indiennes.
Ce que nous en faisons, et ce que nous ne faisons pas
Nous imprimons à Saint-Rémy-de-Provence des papiers peints à motifs : des fleurs, des feuillages, des oiseaux qui se répètent d’un lé à l’autre selon un raccord, en impression numérique, à la commande, sur intissé, vendus au rouleau. C’est une autre façon de faire vivre un motif floral sur un mur, et l’histoire des indiennes explique pourquoi un mur fleuri parle si bien de la Provence.
Nous ne faisons pas de tissu. Nous ne gravons pas de planches, nous n’utilisons ni mordant ni garance. Nous ne reproduisons aucune indienne ancienne, nous ne possédons aucune archive de manufacture, et nous ne vendons pas de « motif provençal authentique ». Nous ne revendiquons aucun héritage des indienneurs, et aucun lien avec les maisons qui les continuent. Nous aimons simplement ce que cette histoire a laissé : le goût de la fleur répétée, qui a traversé trois siècles pour arriver jusqu’à nos papiers peints.
Sources
- Trésor de la langue française informatisé, article « indienne » ; Dictionnaire de l’Académie française, 4e éd., 1762, article « perse ».
- Jean de Thévenot, Suite du voyage de Levant, éd. de 1727. Texte
- Lettres de Peiresc, éd. Tamizey de Larroque, t. V, 1894, p. 45-46. Texte
- Olivier Raveux, « À la façon du Levant et de Perse », Rives nord-méditerranéennes, n° 29, 2008 HAL ; « La fabrication des indiennes à Marseille (1722-1755) », Provence historique, 2021 HAL ; notice sur Jean-Rodolphe Wetter, 2021 HAL ; « Au carrefour des civilisations », 2023 HAL ; « L’Orient et l’aurore de l’industrialisation occidentale : Dominique Ellia, indienneur constantinopolitain à Marseille (1669-1683) », dans La gloire de l’industrie, Presses universitaires de Rennes, 2012 OpenEdition
- Gillian Crosby, First Impressions: The Prohibition on Printed Calicoes in France, 1686-1759, thèse, Nottingham Trent University, 2015. PDF
- Victor-Louis Bourrilly, « La contrebande des toiles peintes en Provence au XVIIIe siècle », Annales du Midi, 1914. Persée
- Aziza Gril-Mariotte, « La consommation des indiennes à Marseille », Rives nord-méditerranéennes, n° 29, 2008 OpenEdition ; « L’art de faire l’indienne », Revue du Rhin supérieur, 2022 Ouvroir
- Gilbert Buti, « Commerce honteux pour négociants vertueux à Marseille au XVIIIe siècle ? », Le Philanthrope, 2008. PDF
- Krystel Gualdé, « Indiennes », Dictionnaire de Nantes. Patrimonia
- Rapport d’inspection de la manufacture Wetter, mai 1746, Archives des Bouches-du-Rhône, C 3346, transcrit dans « Les indiennes, un produit mondialisé », académie d’Aix-Marseille, 2019. PDF
- Bernard Jacqué, De la manufacture au mur, thèse, Lyon 2, 2003. Texte intégral
- Hippolyte Féraud, « De l’industrie des toiles peintes et mouchoirs à Orange », 1887. Gallica
- Textes royaux, BnF : arrêts de 1686, 1700, 1720 ; édits de 1717 et 1726 ; actes de septembre et d’octobre 1759
- Museon Arlaten, Un musée de poète, Le musée des années 40 ; Le Petit Marseillais, 21 mai 1899, 19 mai 1903 et 30 mai 1909
- Récits des maisons : Souleiado, Les Olivades
Dossier établi en mars 2026. Les points sur lesquels les sources divergent sont signalés dans le texte plutôt que tranchés.