À Origny-Sainte-Benoîte, dans l’Aisne, une quincaillerie ouverte en 1855 vendait les poêles Godin. Sur une carte postale ancienne, on distingue deux plaques émaillées de part et d’autre de son entrée : « Poêles Godin en vente ici ». Le Familistère de Guise en conserve une, en tôle de fer émaillée, qu’il date des environs de 1930. Ni tableau, ni affiche : un objet de métal, fait pour rester au mur, devant lequel on passait tous les jours.
L’affiche était faite pour être recouverte, la plaque pour rester en place. Celles qui y sont restées y sont restées si longtemps qu’on a cessé de les voir : il a fallu des collectionneurs pour les décrocher, et un marché de copies pour les faire entrer chez tous. Ce dossier suit cet objet en France, de la tôle à la vitrine.
La tôle et l’émail
L’émail est une matière vitreuse, fixée sur le métal par la fusion. Pour une plaque, la tôle est décapée, reçoit une couche de fond, puis l’émail de couverture ; selon des sources techniques de 1963 et 1978, elle est cuite vers 830 à 850 °C. En 1870, la revue Scientific American décrit le procédé de l’Anglais Benjamin Baugh : sur un fond déjà cuit, on étend une pâte d’émail d’une autre couleur, on pose un pochoir, on retire à la brosse la pâte non protégée, on recuit, et l’on recommence pour chaque couleur. La même revue décrit déjà un report lithographique de couleurs vitrifiables ; la sérigraphie vient plus tard, vers 1923 chez un fabricant britannique selon les auteurs britanniques Christopher Baglee et Andrew Morley, pour qui elle sert à la quasi-totalité des plaques modernes.
Selon les mêmes auteurs, les fabricants proposaient des plaques simple ou double face, plates, cintrées, découpées ou à rebord ; les plaques bombées, peu courantes outre-Manche, étaient très répandues sur le continent, et l’on posait les plaques par des vis à rondelles de plomb dans des trous percés d’avance. Selon eux, le revers ne recevait en général qu’une mince couche de contre-émail ; dans le Jura, l’Inventaire du patrimoine décrit au contraire un revers simplement peint en noir.
La tôle lithographiée est un autre objet : le fer-blanc est imprimé, verni, passé au four, sans vitrification. Le mot « émaillé », lui, restait flou : en 1927, la revue Vendre rappelle que la jurisprudence assimile aux affiches peintes, soumises au droit de timbre, « les affiches sur tôle émaillée, quelle que soit la nature de cet « émail » : émail vitrifié, vernis cellulosique, etc. »
D’où vient la plaque
L’émail sur fer sert d’abord à la vaisselle. En Grande-Bretagne, le procédé du Français Charles Henry Paris est introduit en 1850 pour les ustensiles de cuisine, avant de s’étendre aux plaques. Vers 1865, un rapport sur l’industrie de Birmingham attribue à Benjamin Baugh l’emploi du fer émaillé pour les enseignes, les plaques de rue et de gare, les cartons-réclames. Son rôle de pionnier ne va pas de soi : dès 1934, la presse britannique le disputait entre la maison T. F. Griffiths et Benjamin Baugh.
En France, les plaques émaillées « fleurirent partout » au début du XXe siècle, écrit en 1987 l’historien Pierre Julien. La plus ancienne plaque publicitaire émaillée française datée par une notice de musée que nous ayons lue est une plaque de bière du musée de Stenay, que le musée date des environs de 1900.
Où on la voyait, qui la posait
Un exemple montre comment une plaque se posait. Un jugement de 1916, publié par la revue La Publicité en mai 1920, expose un contrat de 1911 : la Société des Boissons hygiéniques, maison du bouillon Maggi et bientôt du Kub, loue à un concessionnaire 213 emplacements dans les gares de réseaux secondaires, onze francs par an l’emplacement, pour dix ans. La marque remet les plaques, le concessionnaire les pose et les entretient, et le premier paiement attend la preuve de la pose. Le fabricant pouvait aussi servir ses revendeurs : selon le Familistère, ses ateliers fabriquaient parfois des plaques publicitaires « à l’usage de la Société du Familistère elle-même ou des quincailliers qui distribuent ses produits ». Les sources d’époque en montrent dans les gares en 1911, sur les épiceries, les maisons et le long des routes en 1914, dans les voitures du métro parisien en 1935.
Plaques de rue et bornes
L’émail sert aussi l’administration. À Paris, selon l’historien Alfred Franklin, le nom des rues est porté à partir de 1823 sur une plaque de fer peinte en noir. Un arrêté du 5 novembre 1844 fixe la hauteur et l’emplacement des plaques, pas leur matière ; c’est en janvier 1848 que le conseil municipal adopte « définitivement » la lave de Volvic émaillée du procédé Hachette, lettres blanches sur fond bleu. En 1871, la tôle émaillée lui est substituée, mais la lave est encore commandée en 1885 : les deux matières se côtoient. Depuis 2021, selon l’association Sites & Monuments, nombre d’anciennes plaques sont remplacées par des plaques en tôle émaillée vissées.
Sur les routes, Michelin fait la réclame de son propre geste : au printemps 1912, il revendique « 30.000 plaques "Merci" déjà offertes aux communes ». En 1931, le journaliste Charles Faroux écrit que ces plaques, « d’un modèle très peu solide, disparurent peu à peu ». Après la Grande Guerre viennent, selon l’Inventaire d’Occitanie, les bornes en béton armé à plaques de lave émaillée, agréées par des circulaires ministérielles des 2 avril 1930 et 17 février 1931.
Qui fabriquait les plaques
En 1938, l’Annuaire industriel recense 48 maisons sous la rubrique « Plaques émaillées en tous genres », dont 13 à Morez, dans le Jura, et près de la moitié en région parisienne ; la rubrique couvre toutes les plaques, pas seulement la réclame.
L’Émaillerie alsacienne, société anonyme constituée en 1923 à Hœnheim, près de Strasbourg, annonce en 1935 des plaques émaillées « pour la publicité et la signalisation », vendues à Paris par une agence ; son site est vendu en 1982 selon le collectionneur Pierre Meyer. Chez Japy, selon l’Inventaire du patrimoine, l’atelier de plaques de l’usine de la Casserie, à Dampierre-les-Bois, faisait « étiquettes, plaques de rues, enseignes publicitaires », employait 35 personnes pour 22 tonnes par mois et a fonctionné jusqu’en 1930 ; le musée du Temps de Besançon conserve une plaque publicitaire de la marque Lip, vers 1927, signée « Émail JAPY », et une réclame de 1935 présente encore « Émail Japy » comme « la plus grande production française de plaques émail vitrifié ». Les Émailleries Edmond Jean, à Aubervilliers, attestées au moins de 1932 à 1938, annoncent en 1935 enseignes, plaques de commerce, de rues et de publicité ; l’Écomusée d’Alsace conserve une plaque ovale signée « Email. Ed. Jean ». Dans le haut Jura, selon l’historien Jean-Marc Olivier, « certains émailleurs sont passés des cadrans d’horloges aux plaques publicitaires puis aux panneaux routiers ». À Guise enfin, selon le Familistère, la Société du Familistère développe sous la gérance de François Dequenne (1888-1897) des plaques indicatives en fonte ou en tôle émaillée, et fabrique aussi des plaques publicitaires, comme celles de la quincaillerie d’Origny.
Le nom de l’émaillerie est parfois porté en bas de la plaque, comme « Émail JAPY » au bord inférieur droit de la plaque de Besançon.
Ce qui dérange
La plaque a eu ses violences. Au début d’août 1914, une rumeur accuse les plaques du bouillon Kub de servir de repères à l’ennemi. Selon L’Indépendant des Basses-Pyrénées, le ministre de la Guerre en ordonne l’arrachement le long des voies ferrées ; selon le Courrier de la Lozère, les maires reçoivent l’ordre de les enlever des épiceries, des maisons et des routes ; le jugement de 1916 rapporte qu’elles furent brisées ou enlevées dans des gares « par suite de mouvements populaires ».
Les façades vantaient aussi l’alcool. Un décret du 7 janvier 1915 interdit la vente et la circulation de l’absinthe, puis la loi du 16 mars 1915 sa fabrication. La loi du 24 septembre 1941 interdit « toute publicité, sous quelque forme qu’elle se présente » pour les boissons des troisième et cinquième groupes, et renvoie à des décrets l’enlèvement des publicités murales et des panneaux, sans nommer les plaques. Les musées gardent la trace de ces murs : plaques émaillées de bière à Stenay, à l’Écomusée d’Alsace et à l’Écomusée de la Basse-Seine, de rhum au musée d’Aquitaine.
L’éclat avait un prix pour ceux qui le fabriquaient. En 1912, deux auteurs d’un ouvrage sur la lutte contre le saturnisme demandent que le plomb soit « complètement abandonné » dans l’émaillage des objets autres que les ustensiles de cuisine, dont les « plaques indicatrices » ; la loi du 25 octobre 1919 range l’émaillage des métaux « à l’aide d’émaux plombifères » parmi les causes de saturnisme professionnel. En 1963, la thèse de médecine de Louis Casanave, soutenue à Lyon, sur quatre émailleries de tôle, dont deux petits ateliers qui faisaient notamment des panneaux de signalisation, relève quatre silicoses pour 135 ouvriers et conclut que le risque « est donc faible, mais il n’est pas nul ». Aujourd’hui encore, la plaque attire la main : en 2025, Le Parisien signale que des plaques de rue « en acier émaillé » disparaissent des façades parisiennes et réapparaissent en ligne, « à des prix allant de 50 à 400 euros ».
La fin d’un support
Au Royaume-Uni, pour Baglee et Morley, la plaque émaillée connaît son apogée avant 1914, décline dès 1918 et voit sa fin approcher dès 1939. En France, les plaques « ont commencé de déserter nos murs dans les années 1950 », écrit Pierre Julien ; leur fabrication cesse à la fin des années 1950, « remplacée par le néon et le plastique », selon Jean Bedel en 1989. La fabrication ne s’arrête pourtant pas d’un coup : l’Émaillerie alsacienne propose encore ses plaques à l’étranger en 1951 et en 1956. Selon Bedel, elles descendent des murs pour rejoindre « les bric-à-brac des brocanteurs », « à moins d’avoir trouvé un second emploi pour couvrir un poulailler ». La loi du 29 décembre 1979 fixe ensuite les règles de la publicité, des enseignes et des préenseignes, « afin d’assurer la protection du cadre de vie » ; aucune source ne la tient pour la cause de la disparition des plaques.
De la façade au salon
La durée était un argument de vente : en 1926, l’Émaillerie alsacienne vante sa « plaque de réclame sur tôle émaillée dont la durée est illimitée » ; en 1955, son agence générale parisienne garantit « pour 30 ans la bonne tenue des coloris ». Mais celle qui reste en place finit par ne plus se voir. Jean Bedel note que peu de collectionneurs ont eu l’idée de s’emparer des plaques, « à l’inverse des affiches rapidement décollées », et que « ces joyaux de la rue sont souvent tombés dans l’oubli ».
Le regard change en quelques années. En 1978, Baglee et Morley publient à Londres Street Jewellery, histoire des plaques publicitaires émaillées. En 1983, deux ventes du Nouveau Drouot leur font une place ; en 1984, selon Bedel, « le monde des curieux et des collectionneurs a découvert un nouveau filon ». En 1985 paraît La Plaque émaillée publicitaire de Michel Wlassikoff, que Bedel présente comme un « marchand spécialisé » ; du 10 avril au 23 mai 1987, la bibliothèque Forney expose « Les joyaux des rues » ; en 1988, l’Écomusée d’Alsace acquiert une collection de plaques. Les prix suivent : selon la Gazette Drouot, un exemplaire de la plaque Menier d’après Firmin Bouisset est adjugé 27 225 euros en 2019, un autre 25 010 euros en 2024. Et le marché des copies s’installe : des ateliers fabriquent aujourd’hui des reproductions émaillées de plaques anciennes, parfois sous licence des marques, selon l’un d’eux.
Ancienne, rééditée ou imprimée
Le même mot, « plaque », désigne des objets très différents. Les critères cités ici viennent d’une maison de ventes : selon Pastor, une plaque sans trous de fixation « doit alerter », les plaques uniformément plates « sont réputées plus tardives », le poids et la qualité de l’émail comptent, et « les faussaires peuvent par ailleurs tenter de reproduire les effets du temps ». La sérigraphie ne prouve rien seule : les émailleries d’époque l’employaient, les reproductions aussi. Aucun critère ne suffit seul.
| Objet | Ce que c’est | Ce qui se voit |
|---|---|---|
| Lave émaillée | pierre de Volvic émaillée et cuite au grand feu : plaques de rue de Paris, bornes de l’entre-deux-guerres | une dalle épaisse, deux centimètres au moins à Paris |
| Tôle émaillée ancienne | émaux vitrifiés cuits couleur par couleur, au pochoir puis en sérigraphie ; en France, surtout du début du XXe siècle aux années 1950 | surface vitreuse, souvent bombée ou à rebord, trous de fixation, parfois le nom de l’émaillerie en bas, éclats d’émail |
| Tôle émaillée neuve | même procédé : rééditions et créations actuelles | les mêmes caractères ; c’est la présentation qui trompe ou non, pas l’objet |
| Tôle lithographiée | fer-blanc imprimé puis verni, sans vitrification | tôle mince, décor imprimé sous vernis, parfois en relief |
| Tôle peinte | décor peint sur tôle ; le mot ancien couvre aussi des tôles vernies ou imprimées | une couche de peinture, sans verre |
| Nos plaques décoratives vintage | image imprimée en UVgel sur vinyle, contrecollée sur un panneau composite aluminium de 2 mm | surface plane, sans relief ni verre, sans signature d’émaillerie |
Le mot lui-même est protégé : depuis un décret du 25 février 1982, les dénominations « émail » et « émaux » sont réservées à un revêtement vitrifié « fondu à une température d’au moins 500 degrés C », et il est interdit de vendre sous ce nom un produit qui n’y répond pas.
Ce que nous en faisons, et ce que nous ne faisons pas
Nous ne fabriquons pas de plaques émaillées. Nos plaques décoratives vintage sont des images imprimées en UVgel sur un vinyle, puis contrecollées sur un panneau composite aluminium de 2 mm, à la commande, à Saint-Rémy-de-Provence, en impression numérique grand format. Il n’y a ni cuisson, ni verre fondu : ce n’est pas de l’émail, et la loi interdit d’ailleurs de l’appeler ainsi. Ce sont des pièces pensées pour un mur d’intérieur ; pour les entretenir, voir comment entretenir affiches et plaques.
Nos images sont des créations de la maison : des métiers d’autrefois, des commerces, des scènes de Provence, qui empruntent à la grammaire des réclames d’autrefois. L’intelligence artificielle fait partie de nos outils de dessin ; l’image est ensuite reprise et préparée pour l’impression. Elles existent en affiche et en plaque : c’est la même image sur deux supports. Certaines imitent la patine d’une plaque qui a vécu ; aucune ne se présente comme ancienne. Pour nous, le vintage est un style, pas un âge : nos plaques décoratives vintage sont faites d’hier dans le dessin, et d’aujourd’hui dans tout le reste.
Sources
- Procédé et origines : C. Baglee et A. Morley, Street Jewellery, 1978, archive.org ; Scientific American, 1870, archive.org ; S. Timmins (dir.), 1866, archive.org ; L. Casanave, La silicose des émailleurs, thèse, Lyon, 1963 ; Vendre, 1927, Gallica ; P. Julien, 1987, Persée ; Foundry Trade Journal, 1934, archive.org ; musée de Stenay, POP
- Pose et signalétique : Familistère de Guise, plaque Godin ; La Publicité, mai 1920, Gallica ; M. Garnier, 1890, Gallica ; Gazette municipale, 1848, Gallica ; A. Alphand, 1871, Gallica ; L’Aérophile, 1912, Gallica ; C. Faroux, La Vie automobile, 25 mai 1931, Cnum ; Inventaire Occitanie, POP
- Émailleries : L’Annuaire industriel, 1938, Gallica ; Didot-Bottin, 1935, Gallica ; Inventaire, usine Japy ; musée du Temps, plaque Lip ; Écomusée d’Alsace, MPA 2133 ; J.-M. Olivier, 1999, Persée
- Ce qui dérange : L’Indépendant des Basses-Pyrénées, 6 août 1914, Gallica ; Journal officiel, 8 octobre 1941 ; A. Orliac et É. Calmettes, 1912, Gallica ; loi du 25 octobre 1919, Gallica ; Le Parisien, 21 mai 2025
- Fin, collection et marché : loi du 29 décembre 1979, Légifrance ; Les Dernières Nouvelles de Strasbourg, 1926, Gallica ; Vendre, 1955, Gallica ; J. Bedel, La Valeur du temps, 1989, archive.org ; BnF, Les joyaux des rues ; Pastor, Plaque émaillée ; décret du 25 février 1982, Légifrance
Dossier établi en mai 2026.