En 1987, le catalogue du fonds ancien de la bibliothèque L’Heure joyeuse décrit un exemplaire de Mistress Branican, publié par J. Hetzel et Cie vers 1891 : « Polychrome dos au phare, plat "au portrait" ». La notice précise : « Ce volume présente pour la 1re fois le célèbre dos au phare, en même temps qu’il inaugure la série des plats comportant le portrait de Jules Verne. Maquette de Paul Souze. » Percaline rouge, gardes gris bleu, 83 dessins de Léon Benett. Un habit d’éditeur, et déjà un nom que l’éditeur ne lui donnait pas.
Chez Hetzel, un Voyage extraordinaire est un produit de catalogue : le même roman se vend en petit volume sans image, puis en grand volume illustré, broché, en toile à tranches dorées ou relié. Son habit le plus célèbre, la toile rouge et or des étrennes, doit ses noms et sa valeur aux collectionneurs plutôt qu’à son éditeur.
Un éditeur et un programme
Pierre-Jules Hetzel (1814-1886) signe ses propres livres P.-J. Stahl. En 1863, il publie Cinq semaines en ballon, premier livre de Jules Verne, en un volume in-18. En 1864, il lance le Magasin d’éducation et de récréation, dirigé par Jean Macé pour l’éducation et par Stahl, c’est-à-dire lui-même, pour la récréation : une livraison de 32 pages tous les quinze jours. Verne y paraît dès le premier tome, avec le capitaine Hatteras. Le rythme est contractuel : par le traité du 17 mai 1875, cité par Elina Kalliokoski, Verne fournit « deux volumes » par an, et l’éditeur choisit le journal ou la revue où le texte paraîtra d’abord.
En 1867, dans l’avertissement de l’édition illustrée d’Hatteras, Hetzel fixe le programme : des « Voyages dans les Mondes connus et inconnus », pour « résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne ». Il vise large : « Petits et grands, riches et pauvres, savants et ignorants ». À partir de 1867, selon la Bibliothèque nationale (1966), les nouveaux romans prennent le titre général de Voyages extraordinaires.
Trois formats, trois dates
Après la revue, la plupart des romans de Verne paraissent dans la collection in-18, « sans illustration », note la Bibliothèque nationale en 1966 ; le catalogue de l’éditeur la vend 3 francs le volume broché, 4 francs cartonné toile à tranches dorées. Vient ensuite le grand in-8 illustré. Vingt mille lieues sous les mers existe ainsi en deux volumes in-18 (une deuxième édition est datée de 1870), puis, en 1871, en un grand volume de 111 dessins de Neuville et Riou, gravés par Hildibrand. Un même titre a donc souvent trois dates : la revue, le petit volume, le grand illustré.
L’illustré se vend aussi par morceaux. Une affiche des années 1860, conservée au musée Carnavalet et datée des environs de 1865 par le musée, annonce une « Magnifique édition illustrée » des Voyages extraordinaires, « la livraison 10 centimes ».
Les gravures
La page de titre du grand volume nomme le dessinateur, et souvent le graveur. L’Île mystérieuse compte 154 dessins de Jules Férat gravés par Charles Barbant ; Les Indes noires, des dessins de Férat gravés par Barbant ; Hector Servadac, des dessins de Paul Philippoteaux gravés par Laplante ; De la Terre à la Lune, des dessins de Montaut gravés par Pannemaker. Les noms reviennent d’un livre à l’autre : Édouard Riou (1833-1900), Alphonse de Neuville (mort en 1885), Jules Férat (1829-1906), Léon Benett (1839-1916), puis George Roux (mort en 1929), qui illustre les derniers volumes. Le dessinateur livre l’image, le graveur la taille dans le bois : deux métiers, deux signatures.
L’habit du livre
Le catalogue de la maison, en 1886, s’annonce en capitales : « Livres de prix », « Livres d’étrennes ». Vingt mille lieues sous les mers y coûte 9 francs broché, 12 francs en toile à tranches dorées, 14 francs relié à tranches dorées ; Cinq semaines en ballon, 5 francs broché et 7 en toile. Les romans courts ne se vendent reliés que par deux, dans un même volume. L’éditeur écrit « toile » ; il ne nomme aucun décor. La Bibliothèque nationale résumait en 1966 : les romans paraissaient « soit brochés avec image sur la couverture, soit sous un cartonnage rouge et or pour les livres de prix et d’étrennes ».
Ces cartonnages sont dessinés avec soin. Selon le catalogue de L’Heure joyeuse, les Verne des années 1885 à 1894 sortent des ateliers Lenègre ; Mathias Sandorf reçoit en 1885 un « cartonnage spécial à la bannière argentée » pour « un grand lancement » ; le dos « au phare » apparaît en 1891, le portrait collé en 1892, la mappemonde dorée en 1896. Avant le phare, la toile portait déjà des décors que le même catalogue range en « types » : « aux 2 éléphants » vers 1882, « à la sphère armillaire » pour Hector Servadac vers 1877. La plupart des Verne en cartonnage connus des bibliothèques sont en percaline rouge. L’habit se voit assez pour être imité : en 1881, selon l’historien Axel Hohnsbein, la Librairie illustrée reprend, sans succès, le cartonnage de Hetzel pour sa collection concurrente.
Le livre d’étrennes
Dès 1867, Hetzel présente ces livres comme « du petit nombre de ceux qu’on peut offrir avec confiance aux générations nouvelles ». Son catalogue signale les ouvrages « choisis pour être distribués en prix » par le ministère de l’Instruction publique, et vend même les volumes semestriels du Magasin en « toile, tr. dor. », pour 10 francs. En 1984, l’universitaire François Raymond évoque « la joie des écoliers qui recevaient ces "Voyages extraordinaires" à titre de livres d’étrennes, puis de livres de prix ». Et en 1966, l’administrateur général de la Bibliothèque nationale, Étienne Dennery, écrit : « Nous avons tous connu les volumes reliés en toile rouge et dorés sur tranches ».
Verne, lui, refusait d’être rangé chez les enfants seulement : « Quand véritablement on n’écrit pas que pour les enfants, il ne faut pas être lu que par les enfants », écrit-il à Hetzel en 1870, dans une lettre citée par Daniel Compère. En 1884, pour défendre les descriptions de Mathias Sandorf, il assure pourtant écrire « plus pour la jeunesse que pour l’âge mûr », selon Simone Vierne.
Verne et son éditeur
Le livre de catalogue se négocie. Verne voulait faire du capitaine Nemo un Polonais révolté contre la Russie ; Hetzel, qui vendait en Russie, s’y oppose et propose un ennemi des négriers. Verne refuse à son tour, le 17 mai 1869 : « Si Nemo voulait se venger des esclavagistes, il n’avait qu’à servir dans l’armée de Grant, et tout était dit » (lettre citée par Éric Muller). Nemo reste sans patrie dans le roman ; L’Île mystérieuse en fera le prince indien Dakkar, insurgé contre les Anglais. Hetzel avait refusé en 1863 le manuscrit de Paris au XXe siècle, publié seulement en 1994. Les chercheurs discutent le mot de censure : Muller décrit un dialogue « quelquefois tendu, souvent cordial » ; Philippe Scheinhardt, qui a étudié le manuscrit d’Une ville flottante, parle bien de censure. En marge, Hetzel y avait écrit : « Faut il laisser ces blagues qui blesseront mortellement les anglais » (annotation relevée par Scheinhardt, citée par Elina Kalliokoski).
D’autres mains passent par la maison. En 1878, Hetzel achète à Paschal Grousset le manuscrit de L’Héritage de Langévol et le confie à Verne, qui en tire Les Cinq Cents Millions de la Bégum. Après 1905, plusieurs romans posthumes paraissent sous le nom de Jules Verne après avoir été remaniés par son fils Michel ; les textes originaux ont été publiés par la Société Jules Verne entre 1985 et 1989, et L’Étonnante Aventure de la mission Barsac fut, selon Olivier Dumas, « entièrement écrit par Michel Verne ». Louis-Jules Hetzel succède à son père en 1886 ; le fonds est cédé à Hachette en 1914, selon l’IMEC.
Le regard sur les autres
Ces livres d’étrennes portent aussi les préjugés de leur temps. Dans Hector Servadac (1877), Isac Hakhabut est « ce type si connu du Juif allemand, reconnaissable entre tous. C’était l’usurier souple d’échine, plat de cœur, rogneur d’écus et tondeur d’œufs ». Le 3 juin 1877, le grand rabbin Zadoc Kahn écrit à Hetzel : « comment voulez-vous que je fasse lire à mes enfants, qui sont depuis longtemps vos fidèles abonnés, le dernier récit de M. Verne, si blessant pour tous les juifs ? » La réponse, cosignée par Verne, plaide que le personnage est un « renégat » (lettres citées par Éric Muller).
Muller relève aussi que, hors d’Afrique, les personnages noirs des Voyages occupent tous une position subalterne, souvent aux cuisines, et que sur les gravures, Nab et Moko sont « inséparables de leurs casseroles » ; il rappelle pourtant que la traite est évoquée systématiquement dans les romans africains. Sur la colonisation, les lectures s’opposent : Khadr Hamza voit dans les romans africains de Verne « un logiciel impérialiste et colonialiste », quand Marie-Hélène Huet, citée par Elyès Kraïem, estime que Verne « ne condamne pas tant le principe de la colonisation que l’usage qu’on en fait ».
Des noms de collectionneurs
« Au phare », « à la mappemonde », « aux 2 éléphants » : ces noms ne figurent pas dans les catalogues de l’éditeur de 1881 et 1886. Ils viennent de ceux qui ont gardé les volumes. En 1966, la Bibliothèque nationale expose encore les cartonnages prêtés par la famille Hetzel. En 1976, une vente à Drouot réunit des « cartonnages, éditions Hetzel » ; en 1977 et 1978 paraissent les bibliographies de Piero Gondolo della Riva et d’André Bottin ; de 1979 à 1981, trois ventes dispersent une collection Verne-Hetzel. En 1984, François Raymond énumère les décors « au phare », « à l’obus », « au ballon », « à la sphère armillaire », « aux deux têtes d’éléphant », qui « font aujourd’hui l’orgueil des bibliophiles et le profit des libraires ». En 1986, une vente s’intitule « polychromes dos au phare », et en 1987 le catalogue de L’Heure joyeuse classe les décors en « types ». Le livre d’étrennes est devenu un objet de collection, avec son vocabulaire.
Un même roman, trois habits
| Roman | Petit format in-18 | Grand in-8 illustré | Broché | Toile, tranches dorées | Relié, tranches dorées |
|---|---|---|---|---|---|
| Voyage au centre de la Terre | 1864, 1 vol. | 1867, vignettes de Riou | 5 | 7 | 14, avec Cinq semaines en ballon |
| Aventures du capitaine Hatteras | 1866, 2 vol. | 1867, vignettes de Riou | 9 | 12 | 14 |
| Vingt mille lieues sous les mers | 2 vol., 2e édition datée 1870 | 1871, dessins de Neuville et Riou, gravés par Hildibrand | 9 | 12 | 14 |
| Les Indes noires | 1877, 1 vol. | 1877, dessins de Férat, gravures de Barbant | 5 | 7 | 14, avec Le Chancellor |
| Le Rayon vert | 1882, 1 vol. | 1882, dessins de Benett | 5 | 7 (tranches non précisées) | 14, avec L’École des Robinsons |
| Mathias Sandorf | 1885, 3 vol. | 1885, dessins de Benett | 10 | 13 | 15 |
Années : première notice lue au catalogue de la Bibliothèque nationale de France. Prix : catalogue « Livres de prix », « Livres d’étrennes » de la maison, relié dans L’Épave du Cynthia (1886). Quand un second roman est nommé, le prix relié est celui du volume qui réunit les deux. Les noms de décors des cartonnages n’y figurent pas.
Ce que nous en faisons, et ce que nous ne faisons pas
Nous ne reproduisons ni cartonnage, ni gravure, ni couverture. Nos visuels inspirés des Voyages extraordinaires sont des réclames imaginaires, dans un style Art déco venu bien après Verne, pour des compagnies qui n’ont jamais existé, comme les Expéditions Lidenbrock ou le Comptoir Maritime Kolderup ; nous en avons raconté le parti pris, et le style que nous empruntons. L’intelligence artificielle fait partie de nos outils de dessin ; l’image est ensuite reprise et préparée pour l’impression.
Chez nous, « vintage » désigne un style, pas un âge. Nos affiches sont imprimées sur papier, nos plaques décoratives vintage sur un vinyle imprimé en UVgel, contrecollé sur un panneau composite aluminium de 2 mm, à la commande, à Saint-Rémy-de-Provence, en impression numérique grand format. Les livres de Hetzel se transmettaient ; nos réclames des Voyages extraordinaires, avec tout l’univers des lettres et de l’imaginaire, veulent seulement mettre ces romans au mur.
Sources
- Cartonnages et catalogues : Bibliothèque L’Heure joyeuse, Fonds ancien de littérature pour la jeunesse, 1987, Gallica ; Bibliothèque nationale, De Balzac à Jules Verne, un grand éditeur du XIXe siècle : P.-J. Hetzel, 1966, Gallica ; catalogues Hetzel reliés dans La Jangada, 1881, archive.org, et L’Épave du Cynthia, 1886, archive.org ; A. Hohnsbein, COnTEXTES, 2018, HAL
- Éditeur et éditions : J. Hetzel, avertissement d’Hatteras, 1867, archive.org ; Magasin d’éducation et de récréation, t. 1, 1864, archive.org ; BnF, notices de Cinq semaines en ballon et de Vingt mille lieues sous les mers ; musée Carnavalet, affiche AFF5074 ; IMEC, fonds Hetzel
- Gravures : pages de titre de L’Île mystérieuse, Les Indes noires, Hector Servadac, De la Terre à la Lune ; BnF, notices d’autorité des illustrateurs
- Étrennes et collection : F. Raymond, Romantisme, 1984, Persée ; BnF, catalogues de ventes de 1976 et 1986 ; bibliographie d’A. Bottin, 1978 ; bibliographie de P. Gondolo della Riva, 1977, citée par F. Raymond
- Verne, son éditeur, et ce qui dérange : É. Muller, thèse, 2022, HAL ; E. Kraïem, thèse, 2022, HAL ; E. Kalliokoski, mémoire, 2021, DUMAS ; K. Hamza, Romanesques, 2023, HAL ; BnF, Paris au XXe siècle, 1994
Dossier établi en juillet 2026.